Des petits moments emballés dans du papier cadeau. Avec des rires dedans, de la nourriture gratuite de la part d'un beau serveur, des chuchotis avec ma soeur, un morceau de piano qui me donne les larmes aux yeux, deux verres qui tintent, une tablée de sushis.
L'Univers me teste un peu, il me taquine pour voir si j'ai bien compris. Promis cette fois oui. Mon téléphone est resté bien tranquillement dans mon sac après avoir croisé des visages qui normalement auraient fait réagir la chaleur qui vit au creux de mon ventre.
J'ai encore une trentaine de jours dans mon cocon qui m'a vue déambuler pendant trois ans d'aventure en aventure, de leçon de vie un peu dure en apprentissage serein. Une trentaine de jours et je vais refaire un tour. Toujours dans les bras de l'Univers qui tantôt me bercent, tantôt me lancent en l'air. Mais qui toujours me rattrapent.
Je peux compter les garçons que j'ai aimés sur une main, même moins.
J'ai besoin de deux mains et demies pour compter ceux dont j'ai aimé le corps.
Je peux compter ceux qui avaient des tatouages, ceux qui mesuraient 1m83, ceux qui m'ont brisé le coeur, ceux qui fumaient, ceux qui sont revenus plusieurs fois voir ce qu'il y a entre mes cuisses, ceux qui en aimaient une autre.
Je peux me souvenir de tout ce qui m'a menée à tomber amoureuse et tout ce que j'ai fait dans ces périodes. Et je peux me souvenir, très bien, de cette petite lourdeur dans l'estomac qui grandit et qui chuchote "y'a un problème".
Parce que ce dont j'ai l'habitude, c'est qu'au bout d'un moment, au tournant, ils s'éloignent. Subtilement, je les dépasse, sans m'en rendre compte. Et eux ils restent au tournant, parce qu'il y avait une autre route que j'avais pas vue. Ce dont j'ai l'habitude c'est que doucement j'ai plus trop de nouvelles. C'est plutôt moi qui viens et on me répond de plus en plus à demi mot. Et puis je persiste quand même parce que je suis pas prête pour les mots que je veux pas entendre. Mais mon impatience a raison de moi et un jour je leur envoie un message qui commence généralement par "Dis, *prénom*. J'ai l'impression que..." Et bam. Uppercut prémédité.
Et donc là, même si je suis pas encore sûre des sentiments qui sont en train de se construire en moi, je suis en train de scruter le virage, je l'attends, il va arriver, il arrive toujours d'habitude, et j'attends la lassitude de sa part, parce qu'elle arrive toujours d'habitude, et je réfléchis déjà au "Dis, * prénom *. J'ai l'impression que..." qui va suivre.
Mais faut pas toujours faire comme d'habitude, hein?
UPDATE DU LENDEMAIN:
C'est pas comme d'habitude parce que j'ai vu le tournant, je me suis arrêtée, j'ai été vers lui, je lui ai montré le tournant et je lui ai dit ce que je veux pas. Lui m'a dit ce qu'il veut pas non plus. Nos envies de coïncident pas
J'ai l'estomac léger. Lui il va par là. Moi je vais là bas. Je me demande ce qu'il y a là bas ça a l'air joli. J'ai hâte. Mais je me presse pas.
Il m'a regardée d'un air entendu, a dit "Bon.", a fait quelques pas, s'est approché de moi, et on s'est embrassés.
Et là mon cerveau me demande ce qu'on fait. J'ai très sérieusement envisagé l'auto-sabotage: si je mets fin au truc avant que ça n'escalade et que je me casse la gueule, au moins la décision vient de moi.
Bien évidemment c'était une idée de merde que je n'ai pas mise en application. Est-ce que j'ai envie de le revoir? Oui. Est ce que j'ai envie de plus? Je commence à sentir une idée germer. Est ce que ça va se casser la gueule? J'en ai aucune putain d'idée. Est-ce que même si ça en reste là, c'était pas une putain de bonne surprise de la part de l'Univers? Oui.
Un mètre cinquante. Un mètre cinquante c'est 19 centimètres de moins que moi. C'est un chiffre absurde qui me percute comme une massue dont j'ai sous-estimé la douleur.
Aujourd'hui la meuf qui aime pas faire la bise et qui aime pas les câlins voulait prendre sa mère dans ses bras.
Mais.
Un mètre cinquante.
Ça fait deux mois que j'ai pas vu ma petite soeur.
Un mètre cinquante.
Les bêtises des enfants au taff me manquent. Le bruit de la ville abruptement muet m'effraie un peu. Les gens sans masque. Les gens avec masque. Lui parler sans le voir. L'idée de le voir. L'été qui pointait à l'horizon et qui s'est déjà barré laissant place au vent. Les concerts ratés. Mon futur déménagement en points de suspension. Les minuscules et grandes avancées.
Un mètre cinquante.
Dix neuf centimètres au-dessus de ce qui m'éloigne de tout.
Seule sans vraiment l'être dans mon lit vendredi soir, on prend pas les mêmes et on recommence pas. En dansant les stores grand ouverts sur la nuit dans mon petit chez moi, j'ai retrouvé ma formule magique et toutes les possibilités déroulées au loin devant moi. Pas de plan a pas de plan b, que du possible. Il y aura toujours quelque chose pour moi quelque part, à n'importe quel instant de la journée. Une musique, un fou rire, une étincelle dans le ventre, un mot, un nuage. Et la petite décharge de nervosité qui se balade dans mon corps se transformera au gré de ce qui est bon pour moi, quand il sera temps. C'est pas à moi de décider maintenant. Booba dit que la carapace est intacte, le coeur accidenté, mais elle est partie à la poubelle la carapace, elle se décompose quelque part dans une forêt ou au bord de l'eau, elle retourne confondre ses atomes avec d'autres loin de mon esprit qui l'a créée. Et le coeur? Le coeur va bien, il rugit, il hurle de joie, il chante des chansons et il danse danse- danse danse- danse danse. Il a compris maintenant je crois, pour du vrai, que le triste sera magnifique parfois et le beau tout aussi terrible, et que c'est rien, qu'il reste entier, que personne ne va le briser, parce qu'il est mou, élastique, il fond, reprend forme. Il sait quand il a pas envie de se faire mordre et il sait aussi quand il a besoin d'apprendre encore. Et je suis là dans les limbes mais je n'ai plus peur. J'y ai été tellement de fois, je me suis déjà retournée trop de fois pour voir si on me suivait et Hadès a repris ce qu'il voulait reprendre, des gens, des projets, pour les recracher à la vie mais de l'autre côté de mon chemin à moi. J'ai rarement atterri où je pensais me retrouver mais putain quel magnifique chemin. Le chemin effacé par les orages, le chemin bloqué sans aucune autre issue, le chemin fluide, le chemin sinueux, le chemin qui fait demi-tour, le chemin où il a fait nuit pendant des jours, le chemin qui danse aussi.
Qu'est ce qu'on obtient quand on met une meuf avec les hormones en vrac en confinement, avec en prime le printemps qui s'éveille mais les rues qui se taisent, un potager qui grandit, des crayons de couleur à la taille qui se réduit, des séances de sport matinales, un garçon qui glisse en dm, une idée de détachement, une liste de films qui s'allonge, une liste de choses productives à faire qui reste juste hypothétique, des appels en visio aux potes, une grosse dose d'anxiété, des antistress aux plantes, une petite voisine de 6 ans qui veut apprendre à écrire, des conversations sur l'univers, des playlists, des mains pleines de terre, des appels à la psy toutes les deux semaines, une dizaine de tentatives de cake à la banane sans four, du pollen à foison et qu'on mélange un peu?
J'étais prête, putain qu'est ce que j'étais prête.
Le flou au loin se dessinait de plus en plus clairement. Comment j'allais arrondir les fins de mois jusqu'à l'été, puis vers quoi j'allais chercher pour qu'ils ne soit plus si anguleux en septembre. Commencer à chercher des apparts, pas trop loin, avec du parquet, ou un tout petit balcon sur lequel des plantes pousseraient enfin, ou une cuisine ouverte d'où je nourrirais les gens que j'aime. Rendre mon projet professionnel réel une rencontre à la fois. Sentir l'odeur du soleil, ranger les pulls, sortir ma robe à fleurs, croiser un regard, un qui brûle plus que les autres, du plus joli des feux, celui qui circule de mes mains vers mes reins et qui m'embrase quand on m'embrasse. Penser à quelqu'un qui n'existe pas encore dans mon petit cosmos en écoutant des musiques un peu adolescentes. Vivre mes petites aventures du quotidien, rentrer tard, considérer l'apéro improvisé en terrasse comme un repas, compter mes bonheurs sur mes doigts et manquer de mains.
Dans mon bocal je tourne, je range un peu, je m'assieds à table face à moi-même, j'ausculte encore un peu mon âme, un peu plus loin, là où ça fait un peu plus mal. Entre deux distractions j'analyse pourquoi je me suis sentie comme l'année de mes 18 ans quelques journées. Pourquoi j'ai rien senti, du tout, tout d'un coup, entre deux bouillonnements. Entre une série et la vaisselle je m'entraîne à pleurer comme la psy me l'a suggéré. Entre une soupe et une promenade je me rends compte que mon cerveau croit tellement être prêt à être aimé en retour qu'il a inventé quelqu'un qui n'existe pas pour me projeter des romances de quelques secondes quand je rêvasse. Mon gsm continue de vibrer à chaque notification du calendrier mis sur pause et me rappelle que cette bulle aux airs de dystopie est temporaire. Que y'a rien d'autre à faire que d'essayer de m'asseoir encore un peu avec les morceaux de moi qui me font peur, les regarder bien dans les yeux jusqu'à ce qu'ils baissent les leurs.