Ca fait vingt huit ans que je cohabite avec mon coeur dans le même corps.
Je crois que je commence à bien le connaître, à anticiper ses réactions, à en rire des fois, et souvent encore je serre les dents.
Parce que là il fait tellement bien son affaire qu'il me donne envie de romance. Mais je le connais ce petit, et dans quelques battements il voudra courir les rues droit vers le soleil sans aucune envie romantique.
Alors au lieu d'essayer de le (re)tenir, je vais le laisser faire sa vie. On va voir comment ça se passe.
Je crois que j'ai jamais été aussi excitée de ma vie à la vue et à la sensation des signaux du printemps qui approche.
Y'a des petits morceaux de soleil dans mon quotidien, j'ai l'impression que je les avale et que le soleil en moi se reforme. Je crois qu'il était un peu éteint, pour plein de raisons à la fois. Je crois que maintenant je sais mieux comment le rallumer.
Avant je pensais tout le temps au futur. Quand j'attendais le bus. Quand j'étais en cours. Quand je marchais. Parce que le présent me plaisait pas. C'était un futur scénarisé.
Puis avec les années j'ai vécu au présent. Et j'avais plus hâte d'être dans tel scénario, j'avais hâte d'être maintenant.
Sauf que maintenant est coincé depuis mars passé, et à part quelques parenthèses je n'ai plus hâte d'être maintenant. J'ai hâte d'être dans un autre scénario, à la date totalement théorique. Ca fait un an que j'arrive pas à écrire en longueur sur quoi que ce soit à part la peine de coeur annuelle.
Je veux le printemps dans l'air et sur ma peau et je veux l'été et son sel et je veux un automne qui enveloppe et un hiver qui apaise mais putain c'est quand c'est quand c'est quand.
Le week-end était jaune. Je voyais même pas devant moi dans la rue tant le soleil brillait.
Je voyais des visages découverts, des sourires, des regards inconnus au détour des rues dans lesquelles je me baladais.
Mais il manque quelque chose, il manque trop, il manque du futur proche.
Alors je collectionne les petits moments de printemps, des moments de vie simples. En attendant le vrai printemps. Où les imprévus redémarreront. Et où il y aura beaucoup de sourires.
Depuis quelques années je survis à l'hiver en me leurrant avec des dates clé. La dernière c'est mon anniversaire et en un clin d'oeil c'est le printemps.
J'ai passé la journée de mon anniversaire entourée de cris d'enfants encore plus joyeux que d'habitude et la soirée du lendemain entourée d'une poignée de gens que j'aime dans un skate park aux néons blanchâtres.
28 ans et très loin de ce que je m'étais imaginée adolescente, mais la réalité est bien plus belle au fond. En une même journée la semaine passée j'ai passé une heure au téléphone pour parler de mon assurance et de mon épargne pension, puis j'ai fait du skate pendant deux heures. Grandir c'est un équilibre.
Je porte pas de talons, je vis pas dans un duplex, j'ai pas de chat ni de partenaire mais j'ai des ami.e.s qui me font des surprises (et qui finissent par me les révéler), et le coeur plein d'amour.
On a beau toujours être en pandémie, je vois malgré la neige qui tombe le printemps qui me fait signe au loin. Ma torpeur hivernale fait doucement sortir son brouillard de mon cerveau, le chagrin d'amour ne me lance plus des couteaux quand quelqu'un prononce son prénom, et grandir me fait de moins en moins peur.
Je sais pas combien d'étapes il y a aux peines de coeur. Elles ont toutes un tronc commun mais vivent leur propre vie, indépendante de ce que mon coeur voulait au départ, puis elles volent de leurs propres ailes.
Mais là quelques jours après l'étape 2, l'étape 3 est arrivée sans vacarme. Subtile.
Ugo a parlé d'iel sans que je m'en rende compte. C'est quelques messages plus tard que j'ai compris que c'était d'iel qu'il s'agissait. Mon coeur s'est emballé quelques secondes, par réflexe, par mémoire musculaire. Et puis c'est tout. Mon cerveau ne lae connecte plus à des choses aussi vite qu'avant. Les sagittaires sont des sagittaires, les britanniques sont britanniques, les personnes aux yeux bleus sont des personnes aux yeux bleus.
Je dis souvent que j'adore les peines de coeur. J'adore le reboot de ma personne qui s'ensuit.
Mais ce que j'avais oublié c'est que ce redémarrage n'arrive pas après une bonne nuit de sommeil précédé de larmes. Il vient après des dents de scie, des montagnes russes, des souvenirs qui assomment, des questionnements, des "et si" et des "pourquoi" et des regards dans le vide.
Iel a a passé quatre jours avec moi il y a trois mois et c'est seulement maintenant que j'ai l'impression que mon disque dur interne est en train de redémarrer. J'y pense encore souvent mais avec un sourire. Et les questionnements sur ce qui aurait pu être se sont fait la malle. Parce que c'est fini et c'est tout. Et avec le recul j'arrive à discerner plus clairement tout ce que ça m'a apporté. Et le plus gros c'est que je pense que je n'ai plus peur d'être aimée. C'est curieux comme peur, pour quelqu'un qui a aussi peur de ne pas l'être. Mais mes réactions de biche effarouchée à chaque geste tendre de sa part me montrent que j'étais pas prête à être aimée avant qu'iel ne vienne dans ma vie.
Et maintenant je crois que j'ai plus peur. Et je crois que maintenant j'ai changé d'avis sur mes raisons d'être en couple. Maintenant je veux un.e coéquipièr.e. Pas quelqu'un qui me complèterait. Parce que je suis complète en fait.